Infox sur les pesticides

“Infox” c’est le mot que l’Académie Française a choisi pour désigner les fake news, les bobards sciemment diffusés. Le gouvernement français affirme vouloir légiférer, “punir sévèrement les auteurs de fake news” (il préfère le mot anglais), tout en étant lui-même l’auteur régulier de ce genre de pratiques (“l’attaque de l’hôpital de la Pitié-Salpétrière” selon C. Castaner pour ne prendre qu’un seul exemple).

Les simples citoyens que nous sommes n’ont pas d’autre solution que de passer au crible les sources d’informations (qui écrit ? qui finance ? dans quel intérêt ?), d’échanger, discuter, confronter les renseignements. Il y a encore dans notre pays, quoiqu’on dise, des journalistes professionnels, des associations sérieuses, des politiques honnêtes, des élus dévoués à l’intérêt général même si tous ces gens ne passent que très rarement au JT de TF1 ou sur les plateaux de BFM-TV.

Les pestinfox

Sur le sujet des pesticides, il existe toute une série “d’éléments de langage” comme on dit, gracieusement diffusés par les industriels des produits phytos, généreusement relayés par la FNSEA et un bataillon de trolls qui sévissent sur les réseaux sociaux, ainsi que par des sites trompeurs que nous évoquons plus loin. En voici 5 exemples, choisis parmi des dizaines et pour lesquels nous proposons un petit désinfox en fin d’article :

  1. Le cuivre est plus polluant que les pesticides.
  2. On ne pourra jamais nourrir l’humanité sans les pesticides.
  3. Le bio, ça pollue plus que le conventionnel car il faut beaucoup plus de traitements (plus de passages du tracteur) et donc de CO2.
  4. Lorsque les pesticides sont homologués, cela signifie qu’ils ne sont pas dangereux.
  5. Les produits ménagers et cosmétiques sont (dix fois) plus dangereux que les traitements utilisés en agriculture !

Lorsque ces affirmations commencent à être sérieusement mises en doute, les industriels n’hésitent pas, comme cela a été largement démontré pour le glyphosate, à susciter des pseudo-articles scientifiques, du ghost writing, pour tenter de noyer le poisson, au moins de semer le doute en affirmant que “nous n’avons pas assez de données” et qu’il faut “faire des recherches supplémentaires” (en anglais : More Research Is Needed).

die-in 2016 pour l’inauguration de la Cité de Vin à Bordeaux

Les faux sites “environnementaux”

Ils ont des titres rassurants et apparaissent comme des sites spécialistes de la question : Alerte Environnement, Agriculture Environnement. D’autres sont plus généralistes et centrés sur la formation à l’esprit critique comme pseudo-sciences, le site de l’AFIS (association pour la formation et l’information scientifique).

Leurs cibles préférées sont des journalistes comme Elise Lucet (Cash Investigation), Stéphane Foucart (Le Monde) mais aussi des scientifiques comme Gilles-Eric Seralini, Pierre Rustin, Dominique Belpomme, des responsables d’association comme François Veillerette, Corinne Lepage, des élus comme le maire de Langouët Daniel Cueff ou le sénateur Joël Labbé. Ils sont en lutte comme la “chimiophobie” – une détestation de la science qui caractériserait leurs opposants – et contre “l’idéologie écolo” ou “l’écologisme” qui présenterait tous les symptômes d’un intégrisme religieux.

Qui écrit sur ces sites ?

Il est assez intéressant de voir comment tout ce petit monde se cite mutuellement et se passe la balle depuis des années, sur des sujets pourtant gravissimes de santé publique.

La rubrique “Qui sommes-nous” du site Agriculture-Environnement donne un nom suivi d’une vague biographie : Gil Rivière-Wekstein (alias GRW). Il est fervent défenseur des OGM, des pesticides, du “progrès technologique”, du nucléaire et de la chimie industrielle.

Il était auparavant dans l’équipe de la revue Fusion, spécialisée dans la défense de la fusion thermonucléaire dont le rédacteur en chef était un certain Emmanuel Grenier (source : Fabrice Nicolino, promoteur de “Nous voulons des Coquelicots” et auteur d’Un empoisonnement universel, éd. LLL, 2014). Il était alors entouré, outre GRW, de deux “journalistes” notoires : Jacques Cheminade, le politicien français, et Lyndon H. LaRouche, fondateur outre-atlantique d’un mouvement conspirationiste célèbre (voir l’article de Conspiracy Watch ici) qui, parti de l’extrême gauche au début des années 70 a fini par défendre des thèses révisionnistes et racistes par la suite (voir aussi cette enquête de René Monzat).

C’est Emmanuel Grenier – toujours selon F. Nicolino dont le bouquin n’a pas été démenti – qui a annoncé “incidemment” en 2007 la création d’un nouveau site “Alerte Environnement”, en le présentant comme “tenu par une journaliste indépendante entourée d’agriculteurs de terrain”. Aujourd’hui ce site présente son auteur sous le nom de Thibault Martin. La ligne éditoriale reste centrée sur des attaques ad hominem contre les militants écolos, associatifs, les élus qui partent en guerre contre les pesticides.

On a donc affaire avec ces deux sites, à des personnes qui ont fait profession de mettre leur plume au service de puissances industrielles : le nucléaire autrefois, les pesticides aujourd’hui.

Le site pseudo-sciences.org est d’un genre différent. Il a une large audience, notamment auprès des enseignants scientifiques et son comité de parrainage contient des gens très sérieux (chercheurs, académiciens, philosophes des sciences…). On est navré de lire les propos de certains de ses collaborateurs : de la cancérologue Catherine Hill que l’on a entendu dire sur France Culture en septembre dernier “pourquoi légiférer [sur la distance de pulvérisation] alors qu’on laisse 30% de la population fumer ?” (faisant silence sur les dégâts des pesticides en terme de biodiversité), au chimiste et excellent cuisinier Hervé This qui écrit dans un article tentant de montrer que la plupart des pesticides sont naturels “en toxicologie, la règle première est que tout est poison et que c’est la dose qui fait que quelque chose n’est pas poison”, ce qui est une contre-vérité totale.

Cet article fait partie d’un dossier pesticides réalisé en 2016 qui est introduit par un article de Jean-François Proust au titre prometteur “Pesticides : risques, bénéfices, idées reçues”. Il s’appuie sur les données de l’UIPP (l’Union des Industries des Pesticides et Poisons, pardon, de la Protection des Plantes) pour affirmer que les “doses de pesticides” ont été divisées par 9 en 50 ans, sans évoquer la concentration ni la nature des produits. Il utilise la notion de DJA (dose journalière acceptable) complètement obsolète. Enfin, concernant les maladies professionnelles (MP) – l’article fait référence aux information de la MSA (qui freine les reconnaissances de MP) et à Forum Phyto, un site dont le principal partenaire est l’UIPP (encore) et initié par les professionnels des filières fruits, légumes et pommes de terre (grands utilisateurs de pesticides devant l’éternel).

Mais au fait, qui est Jean-François Proust ?

Réponse : l’animateur du site Forum Phyto himself, et celui auquel le site l’Usine Nouvelle (dont nous parlons plus bas) donne volontiers la parole pour qu’il prenne la défense du glyphosate. Mais si l’Usine Nouvelle présente bien les activités de Jean-François Proust, le site pseudo-sciences.org – dont l’association affirme être “indépendante et sans lien d’intérêt financier ou idéologique avec quelque entité que ce soit”  – oublie totalement de le faire…

Dans quel intérêt ?

L’intérêt des animateurs comme @AEGRW, @AlerteEnvironne ou @ForumPhyto (on vous donne leurs identifiants twitter pour que vous alliez les lire) est très clair. Systématiquement, ils défendent les pesticides, la poursuite du même modèle agricole, les institutions qui en vivent, la FNSEA. Et systématiquement, ils attaquent des gens qui luttent contre les pesticides, qui dénoncent l’omerta sur le sujet, se préoccupent des victimes et œuvrent pour l’intérêt général, … mais qu’ils traitent de “lobby du bio”, faisant au passage l’amalgame entre les entreprises agro-alimentaires qui font des profits sur le bio (ça existe), et les militants ou élus qui exigent davantage de protection d’environnement.

Ici @AlerteEnvironne dénonce le “lobby du bio” à savoir le sénateur Labbé qui a proposé la loi interdisant les pesticides dans les lieux publics, et François Veillerette, responsable de l’ONG Générations Futures et militant Europe Ecologie. Il est retweeté par @AEGRW.

Jamais ils n’évoquent, bien sûr, l’éventuel soutien qu’ils pourraient eux, recevoir des industriels des pesticides dont tout le monde connaît les moyens colossaux.

Le diable Monsanto est-il partout ?

Rien (ou presque) ne nous permet de l’affirmer pour le site de l’AFIS dont l’orientation relève plutôt d’un positivisme scientifique, d’une foi éperdue dans une certaine idée du progrès. Il est vrai que nous aurons besoin de beaucoup de science et d’expertise pour remettre sur pied une agriculture durable, capable de renouveler ses ressources sans emprunter davantage à la Terre. Une agriculture qui soit capable de nourrir l’humanité sans l’empoisonner à petits feux. Il est cependant étrange que des scientifiques continuent de défendre l’idée que la techno-science incarnée par Bayer-Monsanto est notre horizon indépassable, alors que la biodiversité s’effondre autour d’eux, que le niveau des océans monte, que la température s’élève au delà de toute prévision. Enfin il est encore plus étrange, que la revue de cette association qui “se donne pour but de promouvoir la science et d’en défendre l’intégrité contre ceux qui, à des fins lucratives ou idéologiques, déforment ses résultats” confie l’introduction du dossier “pesticides” à l’animateur d’un site de propagande des utilisateurs de pesticides financé par l’UIPP, en l’occurence Forum Phyto.

Quant aux deux autres sites, il est assez évident qu’ils sont eux aussi “soutenus” par Monsanto. A la suite de la parution en 2017 dans le quotidien Le Monde, de l’article de Stéphane Foucart révélant le contenu des Monsanto Papers à propos du glyphosate, des échanges de mail entre l’entreprise Monsanto et son cabinet de lobbying Fleishman-Hillard ont eu lieu. Ils ont été eux aussi révélés ensuite sur ce site. Le cabinet conseille clairement dans l’extrait ci-dessous un plan d’action consistant à envoyer à de “bons contacts” (des “médias neutres”) une déclaration pour contrebalancer les effets de l’article de Foucart. Il énumère quelques journalistes sur lesquels on pourrait compter pour cette basse besogne :

  • X, de l’Usine Nouvelle : nous connaissons bien cette journaliste qui a fait un voyage de presse à St Louis et au site de Boissay en France, et qui a publié une couverture de grande qualité en mai 2016. Elle est, de plus, la seule journaliste qui a écrit un article positif à la suite du rapport de l’ECHA (Agence européenne des produits chimiques, NDLR) la semaine dernière.
  • Y, de Agriculture Environnement : ce journaliste connaît très bien la compagnie et il serait facile de le convaincre de publier la déclaration dans un media spécialisé.
  • Z, de Semences et progrès : idem

Le cabinet Fleishman-Hillard propose ensuite de préparer une série de tweets (neutres, au ton assuré), renvoyant à la publication de cette déclaration.

La déontologie des journalistes X, Y et Z en prend un sacré coup !

Ajoutons que ce travail de lobbying ne s’arrête pas au monde des médias. Les politiques sont aussi des cibles privilégiés et notamment les députés (nationaux et européens). Loïc Prud’homme, député de la Gironde, dénonçait récemment dans une video la propagande permanente exercée par un certain … GRW et ses publications sur papier glacé qui lui parviennent à l’Assemblée Nationale (voir ici la video “Monsanto est entré dans mon bureau“)

En conclusion, s’il est assez facile d’avoir une distance critique avec un site comme Forum Phyto qui est un site de propagande assumée (voir sa rubrique Qui sommes-nous ?), il est plus difficile de débusquer ceux qui avancent masqués par des titres alléchants évoquant l’environnement. La consultation de la Une de ces sites ne laisse cependant pas beaucoup de place au doute. Enfin il faut savoir que les sites d’apparence scientifique ou rassemblant des contributions de scientifiques ne sont pas neutres pour autant. L’intégrité de la science n’existe pas de façon absolue. En revanche l’acharnement à se situer résolument du côté des technosciences au nom de la Science et en opposition à ceux qui mettent en doute la fuite en avant que représente l’intensification de l’agriculture peut faire sombrer leurs auteurs, eux-aussi, dans un travail de propagande. Surtout s’ils oublient de vérifier que leurs contributeurs ne poursuivent pas, eux, un but lucratif. Mais est-ce de la négligence ?

Notre pestidésinfox

Quelques pistes pour vous aider à vous faire votre opinion sur les 5 pestinfox citées en début d’article.

  1. Le cuivre est utilisé dans la bouillie bordelaise depuis 150 ans et aucun cas de cancer, aucun Parkinson n’a été rapporté. Il n’est pas mis en cause dans la chute actuelle de la biodiversité. Certes, il faut limiter son usage car il s’accumule dans les sols mais voir ici la note sur le site AAT.
  2. L’agroécologie peut nourrir le monde : voir la conférence de Marc Dufumier à l’Ecole Supérieure d’Agricultures en 2017. En outre la pollinisation des plantes par les insectes est plus avantageuse que les pesticides en termes de rendement en graines et de rentabilité financière (étude faite sur le colza par INRA et CNRS en 2019).
  3. L’agriculture bio produit moins de CO2 que l’agriculture conventionnelle. Même en tenant compte du rendement légèrement inférieur, elle consomme 19% d’énergie en moins étude scientifique suisse (en anglais).
  4. Lorsque les pesticides (les préparations commerciales) sont homologués, cela signifie que la ou les substances actives ont été autorisées par l’Agence européenne (EFSA) sous réserve de précautions d’usage parfois drastiques car elles peuvent être très dangereuses (voir les fiches de de sécurité). Cela signifie ensuite que l’Agence française (ANSES) a homologué le mélange {substance active + co-formulants}. Or un récent jugement de la Cour de justice européenne vient de montrer que l’ANSES a négligé dans son protocole d’évaluation le danger de ces co-formulants (parfois mille fois plus grand) et négligé l’effet cocktail possible entre ces molécules, effet pour lequel les scientifiques ont aujourd’hui de grandes inquiétudes.
  5. Les produits ménagers et cosmétiques peuvent être dangereux pour la santé, cancérigènes, perturbateurs endocriniens, il n’est pas question de le nier. Des huiles essentielles peuvent l’être aussi dans certaines conditions d’utilisation. Les utilisateurs doivent effectivement s’informer, lire les étiquettes et nous leur conseillons d’éviter au maximum les produits de composition inconnue (on peut faire son ménage avec du vinaigre, du savon noir, de l’alcool ménager, de la cire et un peu de javel, et cela coût beaucoup moins cher). C’est justement la différence fondamentale avec les pesticides pulvérisés autour de nous : pour ces derniers nous ignorons la plupart du temps leur composition chimique et nous ne pouvons pas éviter de les respirer puisqu’ils sont dispersés, parfois massivement comme à St Estèphe, dans notre atmosphère (voir article). On les retrouve aussi dans les sols, dans les eaux de surface et dans les analyses d’urine de tous les français qui font les tests. Jusque là, l’Agence de l’eau Adour-Garonne n’a pas signalé la présence d’huile de Neem (à propos de laquelle le site Alerte-Environnement s’emballe) dans les nappes. Par contre elle s’inquiète de la présence de nombreuses molécules de pesticides dont l’atrazine, une molécule pourtant interdite depuis 2003 dans l’UE en raison de sa haute toxicité* mais qui persiste 15 ans plus tard. Nous sommes bien en train de fabriquer un problème qui sera insoluble pour les générations à venir.

*Une étude faite en Bretagne par l’INSERM au début des années 2000, et portant sur 3500 femmes enceintes a montré que celles-ci avaient 70% de risques supplémentaires de mettre au monde un enfant ayant une faible circonférence crânienne si elles avaient des traces d’atrazine dans leurs urines.