LES RAISINS DE LA MISERE

Note de lecture Les Raisins de la misère d’Ixchel DELAPORTE, Editions du Rouergue 2018

Une enquête  sur la face cachée  des châteaux du Bordelais

Au coeur des coteaux vallonnés couverts de vignes entourant des châteaux méticuleusement entretenus s’affiche le luxe discret, la douceur de vivre dans un  terroir généreux que des hommes et quelques femmes distingués savent faire fructifier … souvent à l’aide de quelques molécules de plus en plus questionnées.

“ Depuis son lit médicalisé, Nicolas est à dix mille lieues de ce monde-là. Chez Banton-Lauret, ce tractoriste saisonnier a perçu pendant deux ans 1300€ par mois à coup de 13 heures par jour, parfois dans les vignes jusqu’à 23 heures.”

Cet ouvrage d’Ixchel Delaporte est une enquête. Une enquête dans les prestigieux terroirs bordelais. Une enquête de terrain qui traverse une grande partie du couloir, appelé aussi croissant, de pauvreté, qui, chose bizarre, se calque presque parfaitement avec les terroirs du Médoc, de Saint-Emilion du Sauternais et de l’ensemble des appellations des vins Bordeaux. C’est une enquête qui se déroule derrière le miroir aux alouettes des coteaux aux douces chaleurs dorées, derrière les rangs de vignes, au milieu des hottes, dans la boue, le gel ou la chaleur, dans le milieu des ouvriers agricoles et derrière les murs de pierres calcaires blanches des grandes propriétés.

Ixchel nous fait rencontrer ces personnes qui vivent cachées et honteuses de la misère qui s’abat sur elles. Elle donne la parole à de nombreuses ouvrières et des ouvriers agricoles. Ils nous parlent de leur parcours de vie et pour certains ou certaines, de leur état de santé très dégradé. Souvent des femmes seules évoquent l’état l’abandon dans lequel elles se trouvent. Seuls quelques services publics, de plus en plus rares, de moins en moins argentés, viennent les soulager.

A la lecture de ce livre on comprend mieux les origines du mouvement social qui s’est déclaré à la fin de 2018. Une pauvreté extrême côtoie l’extrême richesse.

Ixchel nous montre l’envers du décor. Elle démystifie l’image de ces vins dits de terroirs, démonte et dénonce les structures permettant à certains de s’enrichir sur des modèles économiques plus proches de ceux du Moyen-Âge que de ceux d’une société démocratique et moderne.

Elle dénonce l’omerta et les articulations qui lient ces différentes sphères sociales et professionnelles, publiques ou privées, toutes tenues par l’intérêt général d’une économie viticole aujourd’hui sur le déclin.

Evoquant le financement de la Fondation Bergonié (qui finance l’hôpital du même nom, spécialisé dans le traitement des cancers), I. Delaporte écrit : “ Que les buveurs de la région bordelaise se rassurent :  s’il leur arrivait de se découvrir un cancer de l’oesophage ou du pharynx dû à 80% à la consommation d’alcool, ils pourront compter sur la générosité des châteaux viticoles”.

Mécénat suspect

“Un mécénat parmi d’autres qui pose la question de l’indépendance de la recherche et du risque de conflit d’intérêt. Un point qui n’a guère échappé au rapport de la Cour des comptes en 2016” prévention ou de formation sur l’alcool devrait être mieux encadré pour préserver l’autonomie des recherches et des interventions de santé publique.” les châteaux ont tout à y gagner en terme d’image et de philanthropie.

Dans une vidéo du Club Echo d’Objectif d’Aquitaine la directrice de la Fondation Bergonié Claudine Matt explique les bienfaits d’un tel engagement financier : “ les mécènes sont nombreux dans le secteur du négoce et des grands châteaux. Ils ont une vraie habitude du mécénat. L’intérêt c’est de participer à un programme innovant pour la maladie qui tue le plus de gens en France mais c’est aussi en terme d’image, un engagement de l’entreprise vis-à-vis de ses salariés … ses donations bénéficient d’une réduction d’impôts importante à hauteur de 60 % du montant du don.”

On découvre, dans cet ouvrage comment des entreprises privées mais aussi des ministères – dont celui des Finances – sont impliqués, à différents niveaux, dans le développement de cette économie essentielle pour la France au détriment de l’indépendance de la recherche et, du coup, de celle des travailleurs, consommateurs et riverains.

Sur la peau moirée du raisin gonflé du sucre du soleil du Sud-Ouest, le miroir, à y regarder de plus près, n’est peut-être pas le calme jardin de luxe et de volupté dépeint sur les brochures glacées.