Yaris et Boscalid, des dégâts collatéraux

Tous les professionnels de la vigne connaissent le Yaris (alias Fluxapyroxad) et le Boscalid : deux fongicides abondamment utilisés dans la région.
Nous avons découvert en 2018 grâce à l’alerte du Pr. Rustin que ces deux fongicides faisaient partie d’une nouvelle catégorie : les SDHi (inhibiteurs de la succinate déshydrogénase, SDH pour les intimes). Nous avions alors rédigé une rubrique spéciale sur ces produits qui, pour tuer les champignons (botrytis, oïdium) qui attaquent la vigne, bloquent le fonctionnement d’une enzyme (la succinate déhydrogénase) indispensable à la respiration cellulaire de ces champignons.

Le problème qu’avait soulevé le Pr. Rustin et qui ne semble pas émouvoir l’ANSES (voir notre article ici) est que ces produits SDHi bloquent aussi la respiration de nombreuses autres cellules animales ou végétales. Voilà pourquoi de nombreuses associations réclament leur retrait (voir sur le site de Générations Futures ou l’ouvrage de Fabrice Nicolino “Le crime est presque parfait“)

Une nouvelle étude de l’INSERM

Cette étude est parue le 7/11/2019 dans la revue scientifique internationale PlusOne. On peut la lire en anglais ici, et un résumé en français sur le site du CNRS ici. Elle devrait provoquer un séisme dans les agences sanitaires.

L’équipe de l’INSERM qui signe cet article a élaboré un protocole pour mesurer dans les mêmes conditions les effets de 8 fongicides SDHi sur plusieurs types de cellules : des cellules humaines (Homo sapiens), de ver de terre (lumbricus terrestris), d’abeille (Apis mellifera) et de Botrytis cinerea, le champignon microscopique qui est la cible type de ces fongicides. Tout le monde comprendra que l’être humain, l’abeille et les lombrics ne devraient pas être affectés, eux, par des fongicides destinés à lutter contre les champignons.

Pour mesurer cet effet, les scientifiques utilisent un indice appelé CI50 (en anglais IC50). C.I. signifie “concentration inhibitrice” et CI50 est la concentration inhibitrice médiane. Cet indice mesure quelle quantité d’une substance (inhibiteur) est nécessaire pour inhiber à moitié une fonction biologique, par exemple celle d’une enzyme comme la SDH.

Plus l’IC50 est faible dans notre cas, plus le produit est efficace pour bloquer le fonctionnement de la SDH (donc la respiration cellulaire).

En examinant le graphe de la figure 2 de cette étude, on observe que ces 7 de ces fongicides font bien leur boulot car avec une concentration très faible de produit (< 5µM*) ils arrivent à bloquer la moitié des enzymes du botrytis. Seul le Fluotanil semble moins efficace.

Mais il est aussi très important que ces fongicides soient spécifiques, c’est à dire que l’IC50 soit 100 ou 1000 fois plus faible pour le botrytis que pour les autres cellules.

  • Boscalid est spécifique du botrytis mais aussi des cellules de lombric.
  • Flutolanil est spécifique des abeilles et des vers de terre.
  • Fluxapyroxad, alias le Yaris est spécifique du botrytis, mais aussi du ver de terre, et des cellules humaines.

Rappelons que le ver de terre est indispensable au cycle de la nature car il transforme la matière organique pour en faire de l’humus et des nutriments assimilables par les plantes. Les abeilles assurent, elles, la pollinisation donc la reproduction des plantes. Lombrics et abeilles font partie de ce qu’on appelle les “espèces-clés” c’est à dire des espèces qui ont un rôle beaucoup plus important que les autres dans le fonctionnement des cycles naturels.

Que risquons nous ?

Le Yaris a un avantage : il est peu volatil. On n’en retrouve pas dans l’air de la Gironde. En revanche on en retrouve dans les eaux de surface car ce produit est très peu biodégradable (voir cet avis de l’ANSES de 2014). Dommage pour les vers de terre. Et dommage pour les organismes aquatiques ; d’ailleurs la fiche ANSES du produit le classe H400 et H410 (très toxique pour les organismes aquatiques avec effets à long terme). Et pour couronner le tout, le Yaris est CMR (H351 susceptible de provoquer le cancer) !

Le Boscalid est, lui, très volatil. On en retrouve dans l’air du Médoc comme l’a montré l’agence ATMO lors de la campagne 2017 (voir notre article ici). Il se retrouve aussi dans les eaux de surface et surtout dans notre alimentation puisqu’il est aussi utilisé (en granulés) pour empêcher les pois ou les haricots écossés de pourrir (pensez-y, ça vaut le coup de les acheter en gousses et de les écosser). Il est aussi autorisé sur les crucifères oléagineuses, le blé, l’avoine, l’orge, le seigle, le tournesol, les pommiers, les amandiers, les cerisiers, les asperges, la carotte, les fraisiers, la laitue, etc.

On en retrouve aussi beaucoup dans le vin de la région : nous en avions trouvé à l’état de traces dans le vin de Tutiac présenté comme “bio&nature” sur le site de cette cave (notre analyse ici), et, avec nos associations amies, nous en avions retrouvé en quantité dans les vins de Lafon-Rochet (20 µg/L voir article ici) et dans celui de Clément-Pichon (46 µg/L voir article ici).

Rappelons qu’il n’existe pas de limite maximale de résidu (LMR) pour le vin, voilà pourquoi nous utilisons celle appliquée aux analyses de l’eau (10 µg/L voir notre rubrique LMR). Les seules LMR qui existent concernent le raisin de cuve. Mais on est en droit de se demander sur quelles bases elles sont calculées puisque les mesures faites par l’équipe de l’INSERM n’avaient pas été faites auparavant. Pour nous rassurer, il est écrit sur la fiche ANSES que « le titulaire de l’autorisation est responsable de la conformité de la fiche de données de sécurité avec la classification retenue ci-dessus », autrement dit c’est le fabriquant qui a fait les tests et défini les normes.

L’article de l’INSERM dévoile d’ailleurs à ce sujet que les conditions des tests réglementaires actuels de toxicité masquent un effet très important des SDHi sur des cellules humaines : les fongicides induisent un stress oxydatif dans ces cellules, menant à leur mort.

Mais quel fabricant a mis ça sur le marché ?

BASF pour les deux.

Concernant le séisme dans les agences sanitaires, on attend toujours.